Emily Jane Brontë et sa musique

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Voix d’Emily :

« I’m happiest when most away

I can bear my soul from its home of clay

On a windy night when the moon is bright

And the eye can wander through worlds of light –

When I am not and none beside –

Nor earth nor sea nor cloudless sky –

But only spirit wandering wide

Trought infinite immensity.

Parleuse 2 :

Mon plus grand bonheur, c’est qu’au loin

Mon âme fuie sa demeure d’argile,

Par une nuit qu’il vente, que la lune est claire,

Que l’œil peut parcourir des mondes de lumière –

Que je ne suis plus, qu’il n’est rien –

Terre ni mer ni ciel sans nuages –

Hormis un esprit en voyage

Dans l’immensité infinie.

Musique 1 :

Ludwig van Beethoven, Sonate Op. 31 N°2, « La Tempête », Final

Parleuse 1 :

S’il n’avait tenu qu’à Emily Jane Brontë, rien ne nous serait parvenu de son œuvre. Je me demande ce qu’elle penserait de ce que nous sommes en train de faire en portant sur la scène ce qu’elle avait de plus intime : son écriture qu’elle tenait à garder secrète et son goût pour le piano qui s’exprimait avec la même réserve. Comment ne pas se sentir dans la transgression ?

Parleuse 2 :

Emily ne faisait absolument rien pour le public. Elle écrivait et elle jouait du piano pour elle. She kept herself to herself. Elle était réservée jusqu’à l’effacement. A cette époque, la condition des femmes voulait qu’elles affichent un Selflessness, une absence de Soi, et qu’elles s’y conforment.

Emily-Jane est allée plus loin que l’acceptation de cet état : elle semblait l’assumer, le revendiquer même, pour mieux le subvertir. Ce qui pouvait la faire sortir d’elle-même, elle le recevait comme son mode d’ex-istence ;elle déjouait la censure en lui opposant la dissolution : il n’y a pas de « Je » dans Les Hauts de Hurlevent : la puissance des éléments s’en trouve décuplée ; le vent, les tempêtes de neige expriment la passion sans limites de Catherine et Heathcliff ainsi que leur révolte contre le monde des adultes, une révolte qui ne trouve pas d’apaisement. Ils ont eu la liberté de l’enfance en partage, et ils n’en reviennent pas.

Ce fut pareil avec la solitude : après l’avoir subie, Emily finit par s’y cramponner. C’était une stoïque.

Parleuse 1 :

Emily jouait du piano comme on le faisait à l’époque : pour son plaisir personnel. Liszt venait tout juste de mettre à la mode les concerts publics où l’audience venait assister à une performance…

Parleuse 2 :

Emily ne cherchait jamais à subjuguer, pas même à séduire. Elle n’attendait rien de quiconque. Elle jouait parfois à quatre mains avec Anne, mais il est difficile de l’imaginer en train de faire valser ses invités ou de donner un récital. Il y avait bien les jours de fêtes où le pasteur recevait ses vicaires pour le thé… Mais les trois sœurs voyaient le plus souvent ces figures masculines comme de pâles spécimens négligeables… En tout cas, le piano droit en acajou du Honduras se trouvait dans le bureau du révérend Brontë, tout le contraire d’un salon.

Parleuse 1 :

Jouer du piano devait aider Emily à se taire plus encore… Musicienne du silence, au piano comme dans sa poésie, avec son fidèle chien Keeper à ses pieds.

Parleuse 2 :

Dans une de ses lettres, Charlotte fait un récit bouleversant : dans les années 1840, comme la vue de leur père avait beaucoup baissé, Emily venait souvent dans son bureau et jouait pour lui. Entre ces deux êtres silencieux, la musique devint une langue si intime que, après la mort d’Emily, son père ne pouvant plus supporter la présence du piano, le fit porter à l’étage…

Parleuse 1 :

On ne connaît à Emily aucun amour, pas même une amitié avec un être humain ; elle s’attachait aux bêtes et aux vies silencieuses. Charlotte à qui nous devons quasiment tout ce que nous savons d’Emily, dit : « Il aurait fallu qu’il y ait toujours entre elle et le monde un interprète. »

Musique 2

George Pinto : Romance

Voix d’Emily :

« In secret pleasure, secret tears,

This changeful life has slipped away ;

As friendless after eighteen years

As lone as on my natal day.

Parleuse 2 :

« En de secrets plaisirs, en de secrètes larmes,

Cette changeante vie s’est écoulée furtive,

Autant privée d’amis après dix-huit années,

Oui, solitaire autant qu’au jour de ma naissance.

Il fut jadis un temps que je ne puis cacher,

Il fut jadis un temps où c’était chose amère,

Où mon âme en détresse oubliait sa fierté

Dans son ardent désir d’être aimée en ce monde.

And longed for one to love me here.

Parleuse 2 :

C’est une fois perdu tout espoir qu’ une extase vient zébrer son ciel dans une communion avec la nature ; elle accède alors à ce qu’elle nomme l’ « harmonie muette », Chaque fois que cela se produit, Emily fait référence à la musique : c’est une « mute music », une « muette mélodie », une « harmonie inexprimée » qui n’est pas accessible aux sens externes.

Parleuse 1 :

Dans un poème intitulé « Rêve diurne », Emily décrit la manière dont il pouvait lui arriver d’ atteindre cet état : un jour, elle se sent morose à en perdre le sens de sa présence sur terre… Elle se promène dans un coin de nature radieux et ensoleillé et le désaccord total entre l’indifférente sérénité de la nature et sa propre détresse accroît encore son sentiment de solitude : ça ne coïncide pas et ça lui fait mal…

« Là-dessus, écrit-elle, je me renversai dans la bruyère,

Je serrai mon cœur contre moi I took my heart to me

Et tous les deux ensemble nous nous abîmâmes

Dans une triste rêverie ».

Au moment où« elle se retourne sur la lande » dans un mouvement de dépit, comme un nourrisson reposant sur le dos se tourne et « se retourne » à la recherche d’un contact avec sa mère, lui viennent les visions étincelantes et l’écho d’un étrange orchestre composé de petits esprits qui se mettent à chanter.

Chant : « ô solitude » …. ( Lara commence à chanter doucement une première fois « Ô Solitude… » lorsque la Parleuse dit « composé de petits esprits… », et reprend encore « Ô Solitude … » ; le chant s’amplifie pour décliner sur le premier du poème suivant « Mute music … »)

Voix d’Emily (qui enchaîne tout de suite)

Mute music soothes my breast – unuttered harmony

That I could nerver dream till earth was lost to me.

Then dawns the Invisible, the Unseen its truth reveals ;

My outward sense is gone, my inward eye essence feels-

Its wings are almost free, its home, its harbour found ;

Measuring the gulf it stoops and dares the final bound

Parleuse 2 : « Mais d’abord le calme se fait ; tous bruits éteints, la paix descend ;

La détresse et l’âpre révolte abandonnent enfin la lutte ;

Une muette mélodie panse mon cœur, harmonie inexprimée,

Dont je n’eusse jamais rêvé, que la terre ne me fût ravie.

Puis c’est l’aube de l’invisible, oui, le dérobé se révèle ;

Mes sens externes s’abolissent, mon intime essence s’éveille –

Elle a les ailes presque libres, elle sait son port, sa demeure :

Mesurant l’abîme, elle se bande, et puis ose le bond suprême ! »

Musique 3

Friedrich Kalkbrenner : Nocturne « Soupirs de la harpe éolienne »

Parleuse 2 :

Emily ne se livrait pas et mourut à 29 ans, ce qui vint nourrir le mystère… Depuis l’enfance pourtant, et sans discontinuer, l’encre coulait de sa plume et noircissait les pages de ses minuscules cahiers.

Mais ce serait une erreur de croire qu’elle donnait dans la confidence personnelle; elle s’est exprimée directement à travers son invention, le mythe de Gondal : un monde fantasmatique et violent, peuplé de personnages à l’identité souvent floue. Emily n’hésitait pas à leur faire souvent changer de rôle et même de sexe.

Parleuse 1 :

Le cycle de Gondal contient les plus beaux poèmes d’Emily, mais elle les considérait comme peu de choses; à ses yeux, ce n’étaient que des « rhymes ». Il a fallu que Charlotte tombe sur eux par hasard, – s’il faut l’en croire- , pour que, saisie par leur beauté, elle s’efforce de convaincre sa sœur de lui confier un choix de ses poèmes afin de les publier avec ceux d’Anne et les siens. « Pour mon oreille, dit, Charlotte, ils possédaient une musique singulière – sauvage, mélancolique, et exaltante. »

Parleuse 2 :

Ces poèmes sont tout ce qui reste du monde créé par Emily et Anne, la fantasy de Gondal; toute la partie rédigée en prose à disparu, on ne sait pas pourquoi… Entre les deux sœurs, le jeu secret a duré jusqu’au bout… Peu de temps avant leurs morts qui allaient se suivre de près, elles passèrent tout un voyage en train à faire semblant d’être des royalistes en fuite qui venaient d’échapper aux républicains…

« Why dost thou hold the treasure fast

Of youth’s delight, when youth is past

And thou art near thy prime ? »

Parleuse 1 :

« D’où vient que tu tiennes encor

D’une main sûre le trésor

Des ravissements du jeune âge

Si près de la maturité ? »

Il s’est vendu deux exemplaires de ces poésies publiées à compte d’auteur, mais la scène où Charlotte découvre les poèmes d’Emily est fondatrice : elle marque le début de l’aventure littéraire des trois sœurs Brontë.

Parleuse 2 : l

Oui, l’évidence qu’il leur fallait désormais traverser l’écran du rêve s’est imposée là, avec la surprise de Charlotte saisie par la musique de la poésie d’Emily : à force d’écrire depuis l’enfance, ces trois filles étaient devenues des écrivains. Elles étaient trois, c’est important ; elles pouvaient s’encourager l’une l’autre, s’autoriser à franchir le pas au nom de cette autre… Charlotte entend soudain une voix à la fois familière et insolite qui lui parvient comme du dehors et qui tranche avec tout ce qu’elle connaît déjà ; une voix dont « les épanchements ne sont pas du tout semblables à la poésie qu’écrivent généralement les femmes », à ce qu’elle dit.

Parleuse 1:

Et elle force son secret.

Parleuse 2 :

Emily le lui a fait payer. Mais il faut dire que cette voix ne ressemblait pas non plus à celle qui timbre la poésie écrite par les hommes, ni à la voix de quiconque. « Emily, dit Charlotte, était plus forte qu’un homme, plus simple qu’un enfant, sa nature était unique ». Il y avait en elle, pour le dire avec ses propres mots, un « cœur sauvage », qui prenait sa source dans un état antérieur à la parole, où l’enfant se confond avec le monde au-dehors de lui.

Voix d’Emily :

High waving heather, ‘neath stormy blast blending

Midnight and moonlight and bright shining stars ;

Darkness and glory rejoicingly blending

Earth rising to heaven and heaven descending,

Man’s spirit away from its drear dongeon sending,

Bursting the fetters and breaking the bars. »

Parleuse 1 :

Haute bruyère qui ondule, ployant sous les orages,

Minuit, clair de lune, étoiles scintillantes ;

Ténèbres et splendeurs, se mêlant avec allégresse,

Terre soulevée vers le ciel et ciel qui s’abaisse,

Libérant l’esprit de l’homme de son triste donjon,

Faisant sauter les chaînes et brisant les barreaux. »

La communion convulsive avec la nature est l’une des affinités entre Emily Brontë et Beethoven. Il était son compositeur préféré, il n’y a pas de doute là-dessus. C’est émouvant de voir les annotations qu’elle a portées sur la partition du second mouvement de la 7ème symphonie, dont elle a probablement joué la transcription. Elle n’a connu que le premier Beethoven , mais elle se serait sans doute sentie encore plus proche du Beethoven de la fin. Ils ont en partage le goût de l’Absolu, de la passion, mais, pour moi, ce qui les rapproche surtout, ce sont les contradictions non résolues et le refus de réconciliation comme une forme de liberté; une sorte de tension ; des mots, des images déconcertantes, inopportunes, voire impossibles.

Parleuse 2 :

Tout ce qui fait de Wuthering Heights, une œuvre âpre et dérangeante comme tombée d’une autre planète. Cet amour exterminateur d’un enfant trouvé, Heathcliff, pour une morte dont il ravage toute la famille… Le petit bohémien abandonné et recueilli par le père de Catherine ne trouve en lui-même que la haine en retour, et se fait l’incarnation du Mal en détruisant tous les êtres qui l’entourent… au nom de l’amour.

Emily rencontra sans doute un point où les extrêmes opposés échangent leurs signes : le bien peut être le mal et inversement ; vie et mort cessent d’être contradictoires. Peut-être un vestige de l’enfance, modèle d’une liberté totale ?

Voix anglaise d’Emily :

« Yet I would lose no sting, would wish no torture less ;

The more that anguish racks the earlier it twill bless ;

And robed in fires of Hell, or bright with heavenly shine

If it but herald Death, the vision is divine ».

Parleuse 1 :

« Mais je ne voudrais perdre aucune souffrance, ni supporter une moindre torture ;

Plus l’angoisse supplicie, plus vite elle bénit.

Et perdue dans les flammes de l’enfer ou brillant d’un éclat célèste,

Si elle annonce la Mort, la vision est divine. »

« If it but herald Death, the vision is divine. »

Musique 4

Ludwig van Beethoven : Allegretto de la 7ème symphonie, transcription pour piano

Parleuse 1 :

Pour un père victorien, le révérend Brontë était plutôt libéral… C’était tout de même l’époque où l’on cachait les pieds des pianos avec des tapis ou des étoffes pour ne pas exposer les jeunes filles à la vue de leurs formes trop suggestives ! Mais Patrick Brontë, lui, était toujours à l’affût de l’apparition d’un nouveau don chez ses enfants et, pour eux, il fit l’acquisition d’un piano, alors que le maigre revenu de sa cure ne lui permettait pas de leur offrir beaucoup plus que le strict nécessaire.

Parleuse 2 :

Il faut dire que, à cette époque-là, Haworth connaissait une effervescence musicale des plus rares, surtout pour un canton du West Yorkshire aux mœurs rudimentaires.

Parleuse 1 :

Abraham Sunderland qui fut le professeur de piano des enfants, dirigeait l’orchestre et le chœur de la Société Philarmonique de Haworth avec le célèbre soliste Thomas Parker. La famille Brontë se rendait parfois au concert à Leeds où elle eut l’occasion d’entendre Paganini et le jeune Listz.

Parleuse 2 :

Mais, quoi qu’il arrive, le révérend partait avant, à 10 heures, et laissait les enfants avec Tante Branwell…

Parleuse 1 :

Toujours est-il qu’il se rendit à Leeds , fin 1833 ou début 1834, pour y acheter d’occasion un cabinet upright piano, c’est-à-dire, un piano droit avec une vitrine ; un pianoforte de qualité.

Parleuse 2 :

Il y a quelque chose de très fort dans les voyages du père à Leeds ou à Halifax. Chaque fois, il en rapporte quelque chose de déterminant pour ses enfants. Ce fut d’abord le coffret mythique des petits soldats de bois, qui présida aux jeux d’abord oraux, ensuite écrits des quatre petits ; il y eut plus tard le piano qui transforma sans doute la vie d’Emily.

Ce qu’un père sort de sa poche lorsqu’il revient après une absence, peut bouleverser votre vie : dans la première grande scène des Hauts de Hurlevent, Monsieur Earnshaw, à son retour de voyage, sort de sa poche, devant ses enfants et sa femme sidérés, le petit bohémien qu’il a recueilli et pris en affection. Comme s’il faisait surgir le Diable ! …

Parleuse 1 :

Patrick Brontë était pauvre, mais loin d’avoir les poches vides: c’était un homme excentrique, déconcertant, mais avant tout un artiste, un lettré, un poète. C’est de lui qu’est venue, très vite, l’extraordinaire inclination littéraire des quatre enfants.

Il faut croire que le presbytère, trop proche du cimetière, était aussi une source de vie dont aucun ne pouvait rester éloigné bien longtemps, Emily encore moins que les autres.

Parleuse 2 :

En achetant un piano, je suppose que le révérend Brontë pensait surtout à Branwell, l’unique garçon de la famille : son père l’admirait, sa tante le préférait, ses sœurs l’adoraient. Toute la famille s’accordait à voir en lui un futur artiste, un peintre ou un écrivain. A l’époque, il jouait déjà de l’orgue et de la flûte.

Parleuse 1 :

Peut-être, mais c’est Emily qui s’avéra être la plus douée.

Parleuse 2 :

D’après Ellen Nussey, la fidèle amie de Charlotte, et l’une des rares personnes à avoir été invitée au presbytère, « le don d’Emily pour la musique était surprenant ; le style, le toucher, l’expression, étaient ceux d’un maître absorbé corps et âme dans son thème. »

Parleuse 1 :

Un « maître », Emily ? Elle n’aimait pas les Maîtres, elle les fuyait ! Elle l’a bien fait sentir à Monsieur Héger, son professeur de français à Bruxelles, lorsqu’il proposa à ses deux élèves, une méthode qui consistait à rédiger des « A la manière de… », afin d’assimiler de l’intérieur le style des grands écrivains.

Parleuse 2 :

Emily refusa fermement, objectant que l’imitation risquait de lui faire perdre son originalité, tandis que Charlotte trouva l’idée intéressante, décrivant par ailleurs tout le plaisir qu’elle avait à se soumettre.

Voix d’Emily :

Shade of mast’ry I contemn

All the puny ways of men ;

Free my heart, my spirit free ;

Beckon, and I’ll follow thee.

Parleuse 2 :

J’abjure, Esprit de maîtrise,

Les mesquines voies humaines !

J’ai le cœur et l’âme libres :

Fais-moi signe, et je te suis.

Parleuse 1 :

Emily avait suivi Charlotte à Bruxelles, mais sans aucun enthousiasme : elle ne pouvait pas s’éloigner de chez elle sans tomber gravement malade. Elle accepta de parfaire sa formation à la pension Héger dans l’idée d’ouvrir ensuite une école à Haworth avec ses sœurs. Elle étudiait le français, l’allemand, prenait des cours de piano avec M. Chapelle, le beau-frère de M. Héger, un très bon professeur… ; elle-même donnait des leçons de piano à de jeunes élèves qui ne l’aimaient pas : les petites ne lui pardonnaient pas d’empiéter sur leur temps de récréation pour caser les cours, de façon à ne pas avoir elle-même à manquer les siens … Elles se heurtaient à sa froideur, à son mutisme …

Parleuse 2 :

Quand les autres pensionnaires la taquinaient de porter des manches-gigots complètement passées de mode, elle répondait de façon cinglante : « I wish to be like God made me » : « Je veux être telle que Dieu m’a faite »…. My Sweet Lady Jane !… ( souligné au piano par quelques notes de la mélodie )

Mais que pouvait-elle leur dire ? Qu’elle était vêtue de vent, de pluie et de silence ?

Le séjour à Bruxelles représenta pour elle un effort surhumain. Lorsque M. Héger proposa à son père de la garder une année de plus pour qu’elle puisse recevoir l’enseignement d’un grand maître de piano, elle refusa net; plus encore que le presbytère, il lui fallait les paysages de son enfance, les moors vers lequels elle s’élançait quel que soit le temps, et dont l’immensité contrastait avec l’exiguïté des pièces du presbytère ; elle courait vers les lieux qu’elle connaissait, car ils se confondaient avec son être.

Lorsqu’elle fut atteinte de la tuberculose qui devait l’emporter, elle connut des semaines de souffrance, mais refusa toute aide médicale. Un matin, de faiblesse, son peigne à cheveux finit par lui échapper des mains pour aller se consumer dans la cheminée… ; alors, elle accepta d’être secourue…, et mourut quelques heures plus tard. Debout. Il fallait laisser faire la Nature ; c’était son credo.

Parleuse 1 :

Emily n’était pas attachée au savoir de la même manière que Charlotte, tout du moins, pas au savoir dispensé par les Maîtres. Ce qu’elle savait, elle le savait autrement, de son observation attentive, dès son plus jeune âge, des autres et de la Nature. Pour elle, voir, c’était savoir, pénétrer dans une relation absolue, comme lorsqu’elle était une enfant et que tout coïncidait avec son regard : elle était cela même qu’elle voyait, la bruyère, la lande, l’oiseau…. Le langage de l’Eden ne s’apprend pas. Il y avait eu, au tout début, un lieu de bien-être sans pareil qu’elle avait perdu. Apprendre ne pouvait pas le lui rendre ; elle pouvait seulement le retrouver en le reconnaissant, en accueillant les réminiscences de ce qu’elle avait toujours connu. Cela devait contribuer à son goût pour le piano : les airs de musique aimés semblent toujours être des airs anciens ; au fur et à mesure qu’on les déchiffre, on croît les reconnaître.

Musique 5

Franz Schubert : Impromptu D946, N°2

Parleuse 1 :

Les quatre enfants n’étaient pas tentés de rechercher des relations sociales en dehors du cercle de la famille. Charlotte écrit « Nous dépendions entièrement de nous-mêmes et l’une de l’autre, des livres et de l’étude, pour égayer et meubler notre vie. » Les visites d’un professeur de piano devaient être un événement !

Parleuse 2 :

Abraham Sunderland était un ami de la famille et venait donner ses leçons au presbytère. Si nous en jugeons par l’une des notes d’anniversaire d’Emily, les deux adolescentes ne semblaient pas être très impressionnées. Tout cela se passait, semble-t-il, dans une atmosphère plutôt bon enfant.

Parleuse 1 :

Vous pensez à la note d’anniversaire rédigée par Emily et Anne en 1834 ? Emily avait 16 ans.! Quel curieux rite entre les deux sœurs ! Il consistait à noter tout ce qui se passait dans le moment présent sur un petit papier qui était ensuite finement roulé, placé dans une boîte et destiné à en être extrait pour être lu quatre ans plus tard. Le propos était de dire : « Voilà ce que nous faisons et où nous en sommes aujourd’hui. Que serons-nous tous devenus dans quatre ans ? »….

Parleuse 2 :

Ce sont des textes écrits à toute allure, sans souci d’orthographe, ni de ponctuation, celui de 1834 en particulier, comme dans la joyeuse précipitation des enfants pour jouer ; c’est le règne de l’immédiat, du « Tout, tout de suite ! »

Parleuse 1 :

Il émane de tout cela l’impression d’une enfance plutôt heureuse, contrairement à ce que suggère le mythe généré par cette famille ; la liberté des enfants était d’autant plus grande qu’aucune mère n’était là pour encadrer leurs journées; le père et la tante se préoccupaient d’eux, mais regagnaient vite, l’un son bureau quand il ne visitait pas ses ouailles, l’autre sa chambre..

Parleuse 2 :

Emily, lorsqu’elle n’était pas en présence d’étrangers, – c’est-à-dire de personnes qui ne n’étaient pas des Brontë-, se montrait très espiègle et pas du tout timide !

Ce jour de 1834, Emily et Anne attendent donc M. Sunderland, mais elles n’ont pas fait leur exercice de musique qui consistait à travailler le si majeur (Isabelle au piano) ; ça ne semble pas du tout les inquiéter ! Il est sur le point d’arriver…. Elles n’ont pas fait leur toilette non plus et s’attardent dans la cuisine, à faire tout et rien aux côtés de Tabitha, la fidèle servante, qui insiste pour que Anne épluche une pomme de terre : « Come Ann, pilloputate » !… On imagine que sitôt M. Sunderland reparti, les filles se sont élancées dans les moors pour courir jusqu’à la « Rencontre des Fleuves », destination la plus fréquente de leurs promenades ; là, Emily, allongée sur un rocher plat, la tête renversée vers les nuages, a peut-être connu l’une de ses extases; à moins qu’elle n’ait observé de très près les têtards dans l’eau, tout en dissertant sur le bien et le mal, ou qu’elle n’ait encore joué quelque tour à Charlotte ; à cause de sa myopie, elle lui servait de guide et elle s’amusait à lui faire quitter le sentier pour la mener dans des endroits où la panique la gagnait, tant elle avait peur des animaux, ce qui avait le don de faire éclater de rire Emily.

Parleuse 1 :

Plutôt que de partir comme gouvernante chez des étrangers, elle était prête à assumer toutes les corvées domestiques au presbytère. Charlotte et Anne, elles, se soumirent au destin de n’être rien chez les heureux du monde ; quand vint son tour, Emily tomba malade au bout de quelques mois, comme chaque fois qu’elle devait séjourner loin de chez elle…

En revanche, brosser les tapis à quatre pattes, pétrir le pain au presbytère, étaient des tâches dont elle faisait son affaire et qu’elle exécutait comme une Cendrillon volontaire, puisque tous ces gestes accomplis à l’extérieur d’elle-même n’exigeaient pas qu’elle renonce à la condition d’enfant qui la laissait libre de penser tout ce qu’elle voulait dans son coin.

La maison était donc tenue avec une propreté qui confinait à la pureté.

Parleuse 2 :

Pour Emily, il n’existait qu’un seul lieu ; son roman porte le nom d’un lieu. Wuthering n’existe pas en anglais…

Voix anglaise d’Emily ( qui interrompt en écho)

Wuthering …

Parleuse 2 :

Wuthering… Dans cette langue, il suffit d’une onomatopée pour convoquer la présence d’un vent tout-puissant et destructeur…

Pourtant, loin de ce lieu maudit, les êtres s’étiolent. Loin du lieu de l’enfance, nous sommes condamnés à dépérir…

To Imagination

So hopeless is the world without ,

The world within I doubly prize ;

Thy world where guilt and hate and doubt

And cold suspicion never rise ;

Where thou and I and Liberty

Have undisputed sovereignty

Parleuse 2 :

A l’Imagination

Ce monde du dehors est si vide d’espoir

Que m’est deux fois précieux le monde du dedans

Ce tien monde où jamais ne règnent ruse et haine

Non plus que doute et froid soupçon ;

Où toi et moi, d’accord avec la Liberté

Exerçons souveraineté indiscutée.

Musique 6

John Field : Nocturne N°10

(Voix off de petite fille )

Il était une fois six enfants qui vivaient avec leur père dans un presbytère battu par les vents sur la lande. Ils n’avaient plus de mère. Elle s’appelait Maria et elle dormait dans le cimetière, tout près du presbytère… De la maison, on voyait souvent Emily couchée à plat ventre sur la tombe de sa mère. Ou bien elle était assise, son petit écritoire posé sur ses genoux .

Leur sœur aînée s’appelait aussi Maria. Après la mort de leur mère, elle s’était très bien occupée des petits ; elle était douce et elle jouait avec eux au jeu qu’elle avait inventé avec le livre de géographie que le père lui avait donné. Mais elle partit dans un pensionnat pour les filles de pasteurs pauvres. C’était très dur parce qu’elle n’avait pas assez à manger, mais jamais elle ne se plaignait. L’hiver, elle eut trop froid, tomba malade et revint mourir à la maison. Quelques semaines plus tard, ce fut le tour d’Elisabeth, la seconde.

Alors, les quatre petits qui restaient furent encore plus seuls. Ils se réconfortaient entre eux en se décrivant le ciel avec de très belles couleurs.

C’étaient des sisters et brother qui rêvaient de devenir des écrivains.

Voici comment cela commença : leur père revint un jour de Leeds avec un coffret de douze petits soldats de bois pour Branwell. Mais les sisters aussi voulaient jouer ; alors, ils choisirent chacun une figurine en lui donnant un nom. « Voilà le duc de Wellington ! , s’écria Charlotte ; « Le mien sera Buonaparte », dit Branwell ; « le mien Waiting-Boy », dit Anne, ça veut dire :« Serviteur ». C’était un drôle de petit personnage, un peu comme elle. Emily choisit aussi un bonhomme et l’appela « Gravey » .

C’est comme ça que débuta Le « Jeu des Jeunes Gens » .

Au début, les enfants jouaient à la bataille avec les soldats de bois, dans le jardin, dans les moors, ou bien dans la petite nursery.

Parleuse 1 :

Plus tard, quand les soldats furent perdus ou trop abîmés, les sisters et le brother commencèrent à écrire les petites scènes qu’ils avaient jouées ; comme ça les soldats et les deux Maria leur manquaient moins.

Parleuse 2 :

Ils fabriquaient eux-mêmes de tout petits livres avec des bouts de papier ; des morceaux de sacs à sucre, de papier peint ou d’emballage leur servaient pour faire les couvertures.

Les petits cousaient des cahiers qui pouvaient tenir dans la main et ils couvrirent des pages et des pages d’une écriture script que personne ne pouvait lire sans une loupe parce qu’ elle était minuscule… C’était une écriture secrète.

Voix off :

C’est comme ça que les quatre sisters et brother inventèrent « the world below » ; ça veut dire : « le monde du dessous » , « le monde infernal ». C’était leur royaume secret ; eux, ils étaient les princes et les princesses.

Branwell et Charlotte créèrent le royaume d’Angria ; Emily et Anne qui en avaient assez de se faire commander par leurs aînés, voulurent avoir leur propre royaume, et elles inventèrent leurs îles de Gondal et de Gaaldine.

L’histoire était presque toujours la même : une très jeune fille devenait reine.

Parleuse 1 : Emily aimait aussi beaucoup raconter l’histoire d’un enfant privé d’amour qui devenait très méchant et presque fou à cause de ça ; c’était « the foster-child of sore distress », « le nourrisson de l’amère détresse ».

Parleuse 2 :

Dans une autre histoire, deux enfants grandissaient ensemble comme brother et sister , et quand on voulait les séparer, ils découvraient qu’il s’aimaient encore plus fort qu’ils croyaient …C’était plus fort qu’eux.

Parleuse 1 :

Quand ils furent grands, les quatre enfants ne voulurent pas quitter leurs royaumes et ils refusèrent pour toujours d’abandonner leurs navires qui s’étaient échoués sur leurs îles.

Musique 7

Ludwig van Beethoven : Sonate Op. 31 N°2, « La Tempête », Allegro

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